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Honorer l’histoire des Noirs au Canada et en Alberta

1 février 2026

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  • Études sociales M à 6 - Ressources

Mémoires effacées, histoires retrouvées


Le 14 janvier dernier, le monde apprenait le décès de Claudette Colvin à l’âge de 86 ans. Son nom vous dit peut-être quelque chose… ou peut-être pas. Et c’est précisément là le problème.

Le 2 mars 1955, neuf mois avant Rosa Parks, cette adolescente de 15 ans refusait de céder sa place à une femme blanche dans un autobus de Montgomery, en Alabama. Malgré les menaces du chauffeur armé, des passagers blancs et même de certains passagers noirs, elle est restée assise. Elle a été la première à plaider non-coupable. Pourtant, l’histoire l’a oubliée. Pourquoi? Parce qu’elle était jeune, parce qu’elle est tombée enceinte hors mariage, parce qu’elle n’avait pas le “bon profil” pour devenir le visage d’un mouvement.

Dans l’émission Tout terrain du 18 janvier 2026 sur Radio-Canada, l’autrice Tania de Montaigne, qui a écrit Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin, expliquait cette injustice historique. L’histoire de Claudette nous rappelle une réalité inconfortable : l’histoire est souvent écrite par ceux qui ont le pouvoir de la raconter. Les majorités, les vainqueurs, ceux qui contrôlent les récits décident qui mérite d’être célébré et qui sera effacé. Les contributions des minorités, leurs luttes, leurs victoires sont trop souvent minimisées, oubliées, ou carrément omises.

C’est vrai aux États-Unis. C’est vrai aussi ici, au Canada et en Alberta.

Des héros méconnus sur notre propre sol


Parlons de John Ware. Cet immigrant d’origine africaine est arrivé en Alberta en 1882, avant même que notre province existe. Cow-boy légendaire, il a façonné l’élevage dans les contreforts des Rocheuses. Pourtant, combien d’élèves albertains connaissent son nom?

Parlons de Viola Desmond, cette femme d’affaires de Halifax qui, en 1946, a refusé de quitter la section “réservée aux Blancs” d’un cinéma en Nouvelle-Écosse. Arrêtée, condamnée, elle a combattu cette injustice jusqu’en cour suprême. En 2018, elle est devenue la première femme canadienne à figurer sur un billet de banque régulier – le billet de 10$. Mais pendant des décennies, son histoire n’était enseignée nulle part.

Parlons de Mary Ann Shadd Cary, première femme noire en Amérique du Nord à publier un journal – The Provincial Freeman – dès 1853. Militante abolitionniste, avocate, éducatrice, elle a lutté pour les droits des réfugiés du chemin de fer clandestin au Canada. Elle a même été la première femme admise à la faculté de droit de l’Université Howard. Pourtant, son nom reste absent de la plupart des manuels scolaires.

Et que dire de Portia White, cette contralto de Nouvelle-Écosse qui, dans les années 1940, est devenue la première chanteuse de concert noire canadienne à obtenir une renommée internationale? Elle a chanté devant la reine Elizabeth II en 1964. Nommée personne d’importance historique nationale en 1995, elle demeure largement méconnue.

Ces personnes ont transformé le Canada. Mais l’histoire qu’on enseigne les a longtemps laissées dans l’ombre.

L’esclavage au Canada : une histoire tue


Quand on parle d’esclavage en Amérique du Nord, notre pensée se tourne immédiatement vers les plantations du Sud des États-Unis. Pourtant, l’esclavage a également existé ici, au Canada, pendant plus de deux siècles. C’est une réalité que peu de Canadiens connaissent.

Dans la série documentaire Les Remarquables Oubliés, l’anthropologue Serge Bouchard explore cette histoire occultée. L’esclavage a été pratiqué en Nouvelle-France dès le 17e siècle et s’est poursuivi sous le régime britannique. Des hommes, femmes et enfants d’origine africaine et autochtone (notamment des Panis) ont été asservis dans ce qui est aujourd’hui le Québec, l’Ontario, la Nouvelle-Écosse et d’autres régions canadiennes.

Le sociologue Jean-Claude Icart, spécialiste de l’histoire des Noirs au Québec, explique comment cette histoire a été longtemps minimisée, voire niée. L’esclavage canadien était différent de celui des plantations américaines – moins visible, souvent domestique – mais tout aussi réel et destructeur pour ceux qui le subissaient.

En 1793, le Haut-Canada (Ontario) a adopté la première loi antiesclavagiste en Amérique du Nord britannique, grâce au cas de Chloe Cooley, une femme noire asservie qui a résisté violemment lorsque son propriétaire a tenté de la vendre aux États-Unis. Sa lutte a catalysé l’adoption de la Loi visant à restreindre l’esclavage dans le Haut-Canada. Ce n’est qu’en 1834 que l’esclavage a été complètement aboli dans l’ensemble de l’Empire britannique, incluant le Canada.

Cette histoire complexe nous rappelle que le Canada, bien qu’il soit devenu une terre de refuge pour les esclaves fuyant les États-Unis, n’a pas toujours été exempt de cette pratique inhumaine. Reconnaître cette réalité fait partie intégrante d’une compréhension honnête de notre passé collectif.

Le chemin de fer clandestin : refuge et espoir


Au 19e siècle, des milliers de personnes noires asservies ont fui les États esclavagistes en empruntant le chemin de fer clandestin – un réseau secret de maisons sûres, de guides courageux et de routes dangereuses menant vers la liberté. Leur destination? Le Canada, où l’esclavage était illégal depuis 1834.

Des communautés noires se sont établies partout au pays : à Windsor et Chatham en Ontario, à Africville en Nouvelle-Écosse, à Montréal au Québec. Ces réfugiés ont apporté avec eux des traditions culturelles riches, un courage inébranlable et une détermination à bâtir une vie meilleure malgré la discrimination qu’ils continuaient de subir sur le sol canadien.

L’histoire du chemin de fer clandestin est une histoire canadienne. C’est une histoire d’espoir, de résistance et de solidarité. C’est aussi un rappel que le Canada, bien qu’il ait offert refuge, n’était pas exempt de racisme et de ségrégation.

L’Alberta noire : des pionniers oubliés


En 1879, attirés par l’offre de terres gratuites du gouvernement canadien, des centaines de familles noires ont commencé à quitter l’Oklahoma et le Texas pour s’installer dans les Prairies canadiennes. Elles fuyaient les lynchages du Ku Klux Klan et cherchaient l’égalité qu’elles ne trouvaient pas aux États-Unis malgré leur expertise agricole.

Vers 1910-1911, environ un millier de pionniers noirs avaient franchi la frontière. Ils ont fondé des communautés comme Amber Valley, Wildwood (anciennement Junkins), Breton (anciennement Keystone), et Campsie en Alberta, ainsi que Maidstone en Saskatchewan.

Amber Valley est devenue l’une des plus grandes colonies noires de l’Ouest canadien. Elle comptait des commerces, une école, une église, et même sa propre équipe de baseball. Des familles comme les Sneed, les Edwards, les Beaver ont travaillé la terre, élevé leurs enfants, et contribué à bâtir l’Alberta que nous connaissons aujourd’hui.

Pourtant, ces communautés ont affronté des hivers glaciaux, des terres inhospitalières, et – ironie cruelle – une résurgence de la discrimination raciale. En 1911, le Cabinet canadien a approuvé le décret C.P. 1911-1324, qui proposait une interdiction d’un an de l’immigration noire au Canada. Bien que ce décret n’ait jamais été promulgué, il témoigne des idéaux discriminatoires du Canada de l’époque.

Malgré ces obstacles, les colonies noires ont prospéré. Leurs descendants ont marqué l’Alberta de manière indélébile :

  • Oliver Bowen, qui a grandi à Amber Valley, est devenu ingénieur et a dirigé la conception et la construction de la première ligne du système de train léger de Calgary (C-Train).
  • Eleanor Collins, dont les parents se sont installés dans la région, a été la première personne noire d’Amérique du Nord à animer une émission de télévision.

Aujourd’hui, il ne reste presque rien d’Amber Valley : une salle communautaire, quelques maisons, un cimetière. En 2021, Postes Canada a émis des timbres pour honorer ces pionniers. Mais Ron Mapp, descendant de ces familles, se demande : « Comment peut-il y avoir eu une communauté de 300 ou 400 Noirs et que les gens disent n’en avoir jamais entendu parler? »

Dans notre nouveau curriculum : une place pour ces histoires


Le nouveau curriculum d’études sociales de l’Alberta (M-6) et l’ébauche 7-9 offrent des occasions importantes d’enseigner ces récits.

  • Maternelle à 3e année

Dès la maternelle, les élèves explorent leur communauté, leur famille et leurs origines. En 1ère année, ils découvrent les noms de lieux autochtones et les cultures locales. En 2e année, ils étudient leur ville et région, incluant les contributions diverses de différentes communautés. En 3e année, le focus sur l’Alberta permet d’explorer les communautés francophones, métisses, et noires qui ont façonné notre province.

  • 4e année : Histoire du Canada

Le curriculum de 4e année couvre l’histoire du Canada de la Nouvelle-France à la Confédération (1534-1867). C’est l’occasion parfaite d’enseigner : - Le chemin de fer clandestin et l’arrivée de réfugiés noirs au Canada - La Loi antiesclavagiste du Haut-Canada (1793), introduite après le cas de Chloe Cooley - Les établissements de communautés noires en Ontario et dans les Maritimes - Le rôle des Noirs dans la Guerre de 1812

  • 5e année : Civilisations anciennes et démocratie

Bien que ce niveau se concentre sur les civilisations anciennes, les enseignants peuvent établir des liens avec les luttes pour la justice et l’égalité à travers l’histoire, incluant les mouvements abolitionnistes.

  • 6e année : Démocratie et civisme

En 6e année, les élèves étudient la démocratie, les droits et les systèmes de gouvernance. C’est le moment idéal pour explorer : - Les luttes pour les droits civiques au Canada - Des figures comme Viola Desmond, Mary Ann Shadd Cary, Lincoln Alexander - La ségrégation au Canada et les lois discriminatoires (écoles ségrégées en Ontario et Nouvelle-Écosse jusqu’aux années 1960-1980) - Le mouvement pour l’égalité et la justice sociale

  • Ébauche 7-9

L’ébauche du curriculum pour le secondaire premier cycle permettra d’approfondir ces thèmes, explorant l’histoire globale des mouvements pour les droits de la personne, la décolonisation, et les luttes continues contre le racisme systémique.

La communauté noire actuelle : dynamique et résiliente


Aujourd’hui, les communautés noires au Canada et en Alberta continuent de s’épanouir et de contribuer à tous les aspects de la société :

Au Canada

  • Willie O’Ree a brisé la barrière des couleurs dans la LNH en 1958
  • Lincoln Alexander est devenu le premier député noir au Parlement canadien en 1968, puis lieutenant-gouverneur de l’Ontario (1985-1991). Il figurera sur le nouveau billet de 20$ annoncé en 2023
  • Michaëlle Jean a été gouverneure générale du Canada (2005-2010)
  • Oscar Peterson, légende du jazz de Montréal
  • Donovan Bailey, sprinteur olympique
  • Des milliers d’entrepreneurs, d’artistes, d’éducateurs, de scientifiques et de leaders communautaires qui façonnent le Canada d’aujourd’hui

En Alberta

La communauté noire albertaine est diverse, incluant des descendants des pionniers historiques ainsi que des immigrants plus récents d’Afrique, des Caraïbes et d’ailleurs. Des organisations comme la Société historique des pionniers noirs de l’Alberta et de la Saskatchewan, fondée par Deborah Beaver (descendante des pionniers de Campsie), travaillent à préserver et partager cette histoire.

À Edmonton, le Africa Centre et la Black History in Edmonton Initiative offrent des ressources pour amplifier les contributions de la communauté noire. À Calgary, des leaders comme Cheryl Foggo (auteure, dramaturge et cinéaste) continuent de raconter ces histoires méconnues.

Pourquoi raconter ces histoires?


Comme le dit si bien Jay Williams, éducateur et militant antiraciste de Toronto : « On doit souligner les accomplissements des leaders noirs toute l’année, pas seulement en février. » Les histoires de l’excellence noire sont trop souvent absentes de notre enseignement.

Raconter ces histoires, c’est :

  1. Rendre justice aux personnes dont les contributions ont été effacées ou minimisées
  2. Offrir des modèles à tous les élèves, particulièrement aux jeunes noirs qui méritent de se voir reflétés dans les récits nationaux
  3. Enrichir notre compréhension collective du Canada – un pays façonné par une diversité de voix, de cultures et d’expériences
  4. Développer la pensée critique chez nos élèves en les encourageant à questionner : Qui raconte l’histoire? Quelles voix sont entendues? Lesquelles sont tues?

En ce mois de l’histoire des Noirs, prenons le temps d’honorer ces récits. Cherchons les histoires qui n’ont pas été racontées. Écoutons les voix qui ont été tues. Et surtout, engageons-nous à ce que nos élèves – tous nos élèves – apprennent une histoire canadienne complète, nuancée, inclusive.

Parce que l’histoire des Noirs, ce n’est pas seulement de l’histoire noire. C’est de l’histoire canadienne. C’est notre histoire.

Et Claudette Colvin? Elle a passé sa vie comme aide-soignante à New York, loin des projecteurs. Mais en 2013, elle déclarait : « Je me sens très, très fière. J’ai l’impression que ce que j’ai fait a été une étincelle. »

Une étincelle peut allumer un feu. Et ce feu, il brûle toujours.

Ensemble, célébrons le mois de l’histoire des Noirs!

 

Sites web et documents gouvernementaux : 

Histoire des Noirs au Canada – Parcs Canada - Mois de l’histoire des Noirs – Patrimoine canadien - Ressources pédagogiques – Alberta Education - And Still We Rise: A Black Presence in Alberta

Livres jeunesse en français : 

Vidéos et documentaires : 

 

Formation express ACPI - 3 février 2026, 19h (heure de l’Est) : Aborder la diversité en classe par les récits francophones avec Dr. Alice A. Prophète. Inscription gratuite pour membres ACPI

Pour aller plus loin : 

 

Le Consortium  s’engage à soutenir les enseignants d’immersion française et francophone dans la mise en œuvre du nouveau curriculum d’études sociales. Ensemble, créons des salles de classe où chaque histoire compte, où chaque voix est entendue.

Article écrit par Elyse Morin, Consultante pédagogique en français langue première et immersion, études sociales et mathématiques pour le Consortium provincial francophone

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